Vertu

Un élève un peu trop doué doué... Alcibiade [104ab]

Les meilleures natures ne portent pas nécessairement les meilleurs fruits, la preuve par Alcibiade élève d'élite et apprenti ambitieux. Une introduction à la lecture de ce dialogue portant sur la connaissance de soi, la maîtrise de ses vertus, plus encore que la domestication de ses vices, mais aussi un écho de République V. 

 

SOCRATE : Fils de Clinias, tu es sans doute surpris qu’ayant été ton premier amoureux, je sois le seul qui ne te quitte pas, quand les autres ont cessé de t’aimer, et que, tandis qu’ils t’agaçaient de leurs entretiens, moi je ne t’aie pas même adressé la parole pendant tant d’années. Et la cause n’en était pas dans quelque considération humaine, mais dans l’opposition d’un démon, dont tu apprendras plus tard le pouvoir. À présent qu’il ne s’y oppose plus, je viens à toi et j’ai bon espoir qu’à l’avenir il ne s’y opposera pas davantage. Pendant ce temps, j’examinais comment tu te comportais à l’égard de tes amoureux et voici à peu près ce que j’ai remarqué. Si nombreux et si fiers qu’ils fussent, il n’en est pas un que tu n’aies traité de haut et qui ne se soit retiré. Et la raison de tes dédains, je vais te la dire. Tu prétends n’avoir jamais besoin de personne, parce que tu as assez d’avantages, à commencer par le corps et à finir par l’âme, pour n’avoir besoin d’aucun secours. D’abord tu te dis que tu es très beau et très grand, et en cela tout le monde peut voir que tu ne te trompes pas ; ensuite que tu appartiens à une des plus vaillantes familles de ta cité, qui est la plus grande de la Grèce, que tu y as, du côté de ton père, beaucoup d’amis et de parents du premier rang, qui pourront te seconder en cas de besoin, et que tu n’en as pas moins ni de moins considérables du côté de ta mère. Mais plus encore que sur tous ces avantages que je viens d’énumérer, tu comptes sur l’influence de Périclès, fils de Xanthippe, que ton père vous a laissé pour tuteur, à toi et à ton frère, Périclès, qui peut faire ce qu’il veut, non seulement dans cette ville, mais dans toute la Grèce et chez beaucoup de grandes nations barbares. J’ajouterai que tu es au nombre des riches, mais c’est de quoi tu me parais être le moins fier. Gonflé de tous ces avantages, tu t’es mis au-dessus de tes amoureux, et eux, sentant leur infériorité, se sont tenus pour battus, et tu t’en es bien rendu compte. Voilà pourquoi tu te demandes, j’en suis sûr, quelle idée je puis avoir pour ne pas renoncer à mon amour et dans quel espoir je reste, quand les autres se sont retirés. 

ALCIBIADE : Mais peut-être ne sais-tu pas, Socrate, que tu ne m’as prévenu que d’un moment. J’avais en effet l’intention de t’aborder le premier et de te poser cette question même : « Que veux-tu donc et qu’espères-tu en m’importunant et en te trouvant toujours si exactement partout où je suis ? » Car véritablement j’ai peine à concevoir à quoi tu penses et j’aurais beaucoup de plaisir à l’apprendre. 

SOCRATE : Alors tu m’écouteras, je présume, de bonne grâce, si tu as, comme tu dis, envie de savoir ce que je pense. Je compte donc que tu vas rester ici pour m’entendre, et je m’explique. 

ALCIBIADE : Tu peux y compter certainement ; parle. 

SOCRATE : Méfie-toi pourtant ; car il ne serait pas étonnant si, comme j’ai eu de la peine à commencer, j’en avais aussi à finir. 

ALCIBIADE : Parle, mon bon ami : je t’écouterai. 

SOCRATE : Je parle donc. Si embarrassant qu’il soit pour un amoureux d’entreprendre un homme qui rebute ses amants, il me faut pourtant oser exprimer ma pensée. Moi-même, Alcibiade, si je te voyais satisfait des avantages que je viens d’énumérer et déterminé à t’en contenter toute ta vie, il y a longtemps que j’aurais renoncé à mon amour, du moins je m’en flatte. Mais tu as d’autres pensées et je vais te les énoncer à toi-même, et tu reconnaîtras par là que je n’ai point cessé d’avoir les yeux sur toi. Je crois en effet que, si quelque dieu te disait : « Que préfères-tu, Alcibiade, vivre avec les avantages que tu as maintenant ou mourir sur-le-champ, s’il ne t’est point possible d’en acquérir de plus grands ? », je crois, dis-je, que tu préférerais mourir. Mais alors dans quelle espérance vis-tu donc ? Je vais te le dire. Tu penses que, si tu parais bientôt dans l’assemblée du peuple athénien, ce qui arrivera sous peu de jours, tu n’auras qu’à te présenter pour convaincre les Athéniens que tu mérites d’être honoré plus que Périclès ou tout autre qui ait jamais existé, et qu’après les en avoir convaincus, tu seras tout-puissant dans la ville ; et, si tu es tout-puissant chez nous, tu le seras aussi chez les autres Grecs, et non seulement chez les Grecs, mais encore chez les barbares qui habitent le même continent que nous. Et si le même dieu te disait encore que tu dois te contenter d’être le maître ici, en Europe, mais que tu ne pourras pas passer en Asie, ni te mêler des affaires de ce pays-là, je crois bien que tu ne consentirais pas non plus à vivre à ces conditions mêmes, parce que tu ne pourrais remplir presque toute la terre de ton nom et de ta puissance. Oui, je crois qu’à l’exception de Cyrus et de Xerxès, il n’y a pas d’homme que tu juges digne de considération. Que telles soient tes espérances, c’est pour moi certitude, et non conjecture. Peut-être me demanderas-tu, sachant bien que je dis vrai : « Eh bien, Socrate, qu’a de commun ce préambule avec la raison que tu voulais donner de ta persévérance à me suivre ? » Je te répondrai donc : « C’est qu’il est impossible, cher fils de Clinias et de Deinomakhè, que tu puisses réaliser tous ces projets sans moi, tant est grande la puissance que je crois avoir sur tes affaires et sur toi-même. » C’est pour cela, je pense, que le dieu m’a si longtemps empêché de te parler et que j’ai attendu le moment où il le permettrait. Car si toi, tu espères faire voir au peuple que tu es pour lui d’une valeur sans égale et acquérir aussitôt par là un pouvoir absolu, moi, de mon côté, j’espère être tout-puissant près de toi, quand je t’aurai fait voir que je suis pour toi d’un prix inappréciable et que ni tuteur, ni parent, ni personne autre n’est à même de te donner la puissance à laquelle tu aspires, excepté moi, avec l’aide de Dieu toutefois. Tandis que tu étais plus jeune et avant que tu fusses, semblait-il, gonflé de si grandes ambitions, le dieu ne me permettait pas de m’entretenir avec toi, pour que mes paroles ne fussent pas perdues. Il m’y autorise à présent ; car à présent tu peux m’entendre.

le programme de l'ambition. République II [365a-366b]

Si la vie est par nature mère d'injustice, il appartiendra aux âmes bien nées de relever son défi, et de tout braver pour obtenir le pouvoir. L'ambitieux saura ainsi s'adjoindre ses semblables, c'est-à-dire ses compagnons de conquêtes, pour tromper la masse et sauver les apparences, tandis qu'il apprendra à retourner la crainte religieuse contre elle-même. L'injuste sera alors même aimé des Dieux. En plaidant ainsi le mal pour le mal, Adimante achève donc ici de formuler le defi que son frère Glaucon et lui-même adressent à Socrate, et auquel répond l'ensemble de la République. 

Adimante parle. 

Tous les arguments de ce style et de cette qualité, mon cher Socrate, dit-il, que l’on avance au sujet de l’excellence et du vice, pour expliquer quelle valeur les humains et les dieux leur accordent, quel effet croyons-nous qu’ils peuvent avoir sur les âmes des jeunes gens qui les ont entendus, quand ils ont une bonne nature, et sont pour ainsi dire aptes à butiner tout ce qu’on leur dit, et à en déduire quel homme b il faut être et où il faust se diriger pour passer sa vie de la façon la meilleure ? Selon toute apparence ce jeune homme se dirait à lui-même, avec les "mots de Pindare, cette phrase célèbre : "La haute muraille, l’escaladerai-je selon la justice, ou par des ruses torses ?", pour ainsi passer ma vie bien retranché ? Car ce que l’on en dit indique que je n’aurai aucun profit à être juste, à moins d’en avoir aussi l’apparence, tandis que les souffrances et les punitions qui en découleraient sont évidentes. En revanche, l’homme injuste qui s’est procuré une semblance de justice, une vie bénie des dieux lui est attribuée, Donc, puisque le "sembler", comme les sages me le font voir, "peut faire violence même à la vérité ", et qu’il est le maître du bonheur, c’est vers lui qu’il faut entièrement se tourner. En guise de façade et de décor il me faut dessiner en cercle tout autour de moi une image en trompe l’œil de l’excellence, et par-derrière tirer le renard avide et changeant du très sage Archiloque "Mais, dira-t-on, il n’est pas facile de toujours passer inaperçu, quand on est méchant." Rien d’autre de ce qui est important, dirons-nous, n’est non plus d’accès aisé. Et cependant, d si nous voulons être heureux, c’est par là qu’il faut passer, en suivant la trace qu’indiquent les arguments. Pour ce qui est de passer inaperçu, nous formerons des conspirations et des sociétés de camarades, et il existe des professeurs de persuasion, qui donnent le savoir-faire spécialisé pour s’adresser à l’assemblée populaire et au tribunal ; avec cette aide, dans "certains cas nous persuaderons, dans les autres nous ferons violence, et réussirons à nous assurer l’avantage sans en être châtiés, "Mais les dieux, il n’est possible ni d’échapper à leur regard, ni de leur faire violence !" Et alors ? s’ils n’existent pas, ou s’ils ne se soucient en rien des affaires humaines, pourquoi devrions-nous nous soucier e d’échapper à leur regard ? Et s’ils existent, et qu’iIs s’en soucient, nous ne les connaissons, ou n’avons entendu parler d’eux, par aucune autre source que par les lois’, et par les poètes qui ont composé leurs généalogies ; or ce sont justement les mêmes qui assurent qu’ils sont susceptibles d’être subornés, de se laisser convaincre "par des sacrifices, de douces prières faut ou bien croire en l’une et en l’autre de ces thèses, ou bien en aucune. Et donc s’il faut y croire, il faut aussi commettre des injustices et offrir des sacrifices avec les bénéfices de ces injustices. 366 Car en étant justes, nous gagnerons seulement de ne pas être châtiés par les dieux, mais nous renoncerons aux profits qui naissent de l’injustice. Tandis qu’en étant injustes, nous gagnerons les profits et, grâce à nos supplications, tout en continuant à transgresser les lois et à commettre des fautes, nous persuaderons les dieux de nous laisser échapper au châtiment. "Mais chez Hadès, les injustices que nous pourrons avoir commises ici, nous en serons châtiés, nous-mêmes ou les enfants de nos enfants," 
— Mais, mon ami, dira celui qui calcule ainsi, les initiations, elles aussi, ont une grande puissance, ainsi que les dieux salvateurs, à ce que disent les plus grandes des cités et ces enfants de dieux "qui, devenus poètes et porte-parole des dieux, révèlent qu’il en est bien ainsi. 
Quel autre argument, par conséquent, pourrait nous faire préférer la justice à la plus grande injustice ? Si nous acquérons cette dernière en la parant d’une bonne pré- sentation trompeuse, nous réussirons comme nous l’entendons à la fois auprès des dieux et auprès des hommes, aussi bien pendant notre vie qu’après, selon l’argument avancé par la masse des gens comme par les gens éminents. À partir de tout ce qui a été dit, quel procédé utiliser, Socrate, pour qu’un homme c qui dispose de quelque puissance de l’âme, du corps, d’argent ou de naissance, consente à honorer la justice, au lieu de se mettre à rire quand il entend en faire l’éloge ?

"Voici venu le quart d'heure de Socrate" Discours de remise des prix, Charleville, lycée Chanzy, 12 juillet 1930.

Il est bon, au milieu de tant de bonnes manières académiques, qu'un discours de Georges Canguilhem, prononcé au lycée Chanzy de Charleville le 12 juillet 1930, alors que, jeune professeur, lui revenait de clore l'année scolaire devant monsieur le sous-préfet et autres sommités, nous rappelle que la pensée et l'universel ne sont point des facilités ou des prébendes institutionnelles, mais des conquêtes et des défis.
 

Mes chers amis, 

Voici venu le quart d’heure de Socrate. Il me plaît de l’appeler ainsi cet instant, que l’on veut dire inévitable dans la vie de tout professeur, où il lui faut affronter le grave et sévère aréopage formé par les vieillards, les puissants et les sages de la cité, afin d’y subir comme un jugement, préliminaire parfois, mais souvent différé, au terme duquel l’opinion ratifie ou rapporte la confiance qui fut faite au maître dont la jeunesse suit les leçons. Socrate, vous le savez, dut répondre, devant l’association athénienne des parents d’élèves, d’un crime qu’il eut l’étonnant et naïf courage de ne pas reconnaître, et fut condamné à mourir pour avoir détourné les jeunes esprits, qui s’étaient faits ses disciples, des voies droites et saines dont toujours et partout la société s’est estimée gardienne infaillible et nécessaire. Et depuis, selon qu’elle cherchait dans les inépuisables ressources d’une dialectique sans in-transigeance un renfort d’autorité aux doctrines que l’opinion recevait, selon au contraire qu’elle trouvait dans une critique exigeante et stricte un chemin pour aller vers le vrai et vers le juste aussi loin que l’un et l’autre l’exigeraient, sans égard aux considérations extérieures d’opportunité et d’utilité, la philosophie fut rangée parmi les exercices inoffensifs bons à meubler de jeunes intelligences ou parmi les armes diaboliques de l’esprit malin. La fin du dernier siècle et le commencement du nouveau ont vécu sur l’idée que le prudent Bourget et l’assagi Barrès lui donnèrent du professeur de philosophie dans des œuvres, comme Le Disciple ou Les Déracinés, dont il n’est pas exagéré de dire qu’elles n’allaient à rien de moins que faire du philosophe officiel des lycées le type accompli du destructeur d’âmes, involontaire sinon inconscient. De là à la ciguë il n’y a qu’un pas, qui n’a point été franchi, mais à l’égard duquel l’avenir n’est pas engagé. 

C'est qu'en effet, il y a, mes amis, deux manières de concevoir une âme. Une âme, c'est, selon les auteurs, un héritage ou une conquête. Une âme c'est un bien que l'on a, comme l'on a un nom dans la société et une place dans l'univers des choses. C'est un fait qu'expliquent le sol natal, la tradition nationale, le sang familial. Vous connaissez ces descriptions communes à tous les panégyriques officiels, où l'esprit et le génie d'un homme sont comparés à la vigueur d'un arbre séculaire, chêne en Ardennes, pin en Provence, dont la racine a tiré de l'humus local les sucs généreux. C'est votre Taine qui lui-même donne la règle et, qui sait ? peut-être aussi l'exemple. Différemment, une âme c'est l'effort toujours dur, quelquefois tragique, par lequel un homme fait le départ de ce qu'il apporte en naissant d'instinctif, d'aveugle, de périssable et de borné, d'avec ce qu'il veut établir et ordonner en lui de raisonnable, de conscient, d'indestructible et d'universel. Ainsi, ou bien une âme traduit la façon dont l'univers possède l'homme, ou bien une âme traduit la façon dont un homme possède l'univers. Et vous entendez bien qu'il s'agit ici de la seule véritable possession de monde, celle par quoi l'homme connaît et se connaît. Il suit de là que si l'âme est en nous l'expression mystérieuse d'un passé et la manifestation obscure de notre adaptation au milieu dans lequel nous avons à vivre, éveiller en elle le doute, l'inquiétude à l'égard de ce qu'elle embrasse et contient, c'est l'impiété par excellence. Que si, au contraire, l'âme c'est l'enquête et la conquête, le progrès intérieur et l'élargissement des limites de la connaissance et de l'action, alors susciter en elle ce qui brisera le cadre primitif et étroit où elle est rattachée, lui révéler un monde nouveau à atteindre c'est la tâche délicate et difficile mais nécessaire. Et ce n'est en conséquence ni une mince, ni une insignifiante aberration que de voir comment, de nos jours, on a pu tenir pour scandaleux et sacrilège l'esprit des doctrines qui enseignent à l'homme qu'il lui faut, par sa vertu propre, se recréer et se transfigurer, cependant qu'au contraire l'assentiment de ceux qui se disent des chevaliers de l'idéal allait, secrètement et publiquement, aux théoriciens officiants et attitrés de l'acceptation de soi et de l'adoration du fait, si étranger que soit le fait aux plus légitimes revendications de la justice. 

N'est pas penseur qui veut. Il est plus aisé d'être saltimbanque. Et c'est aussi plus immédiatement profitable, car vous savez que le danseur est toujours secrètement préféré au calculateur. Danser est agréable à l'acteur et au spectateur, il n'y faut qu'un extérieur avenant et une souplesse volontairement négligente. Calculer est plus austère : les résultats en sont hors de toute complaisance aussi bien pour soi-même que pour autrui, et la mathématique peut tout faire pour les hommes sauf d'assouplir au gré de leurs désirs la rigidité de ses démonstrations et de ses preuves. Aussi le mathématicien a-t-il cet air froid que donne la certitude et souvent cette sévérité bienfaisante que donne la vérité nue. A lui revient la palme d'être parmi les hommes le seul éducateur qui ne puisse ni ne veuille tromper. Mais, hors de là, quel art d'accommoder la vérité aux instincts les moins avouables, de distendre la justice jusqu'à lui faire suivre les moindres détours du désir incohérent et les plus subtils replis de la passion la mieux raffinée. Ainsi la littérature, la philosophie et la politique sont-elles embarrassées d'une profusion d'œuvres, de traités, de discours où l'œil inexpérimenté ne distingue pas de longtemps la danse du calcul. A quoi il faut ajouter que l'art suprême des amuseurs de toute sorte est de faire passer le calculateur pour un danseur. Vous savez qu'Aristophane, déguisant le philosophe en sophiste, le fit pour Socrate ; les Encyclopédistes de salon le firent pour Rousseau ; Barrès le fit pour Lagneau. 
J'entends par calculateur tout homme qui juge et qui définit, c'est-à-dire qui fait la lumière dans l'ordre des idées, quelles que soient les amères vérités que la lumière fera apparaître. Ainsi, il y a une pointe d'héroïsme véri-table dans le maintien des idées, comme il y a une incontestable part de vo-lonté dans la spéculation mathématique. Nous ririons, n'est-il pas vrai, d'un géomètre qui sous ce prétexte qu'il n'y a dans la nature ni ligne droite parfaite, ni angle droit parfait, se servirait pour tracer ses figures de règles de caoutchouc ? Pourquoi ne serions-nous pas aussi ironiquement et impitoyablement méprisants pour celui qui vient disloquer les membres de la vérité et de la justice, afin de les rendre conformes à son idéal d'homme-serpent ? C'est ainsi que Barrès parlait des vérités lorraines et voyait dans les réclamations de la justice, lors d'une affaire à la fois tristement et noblement célèbre, une orgie de métaphysiciens. Il agréait à l'ancien ennemi des lois, devenu ami de la loi, une justice moins métaphysique et plus accommodée aux exigences prétendues de la race, du milieu et du moment. Je vous dois le respect, mes amis, de vos gloires régionales, même enflées, même contestables et contestées. Je ne puis cependant m'empêcher de vous dire que ni la race, ni le milieu, ni le moment ne suffisent, malgré votre Taine, à définir un homme. Il ne manque à l'homme ainsi recomposé que la pensée. On est en droit de juger que ce n'est pas peu, car il manque du même coup à l'homme la vérité et la justice qui ne sont pas des faits mais des pensées, non des résultats mais des actes. 

La définition du juste ne me semble pas mystérieuse : il est ce qui coûte à la suffisance d'un homme, d'une classe, ou d'un peuple, parce qu'il la contredit. Il coûte à la suffisance que nul ne puisse être à la fois juge et partie, que nul ne soit juge en sa propre cause, que le travailleur mécontent, que l'ennemi vaincu, que le voisin turbulent aient exactement le même droit que nous, ni plus petit, ni plus grand, à faire examiner leur revendication, à de-mander un jugement qui ne soit pas le nôtre ou qui soit celui de notre raison seule, si nous sommes nous-mêmes intéressés à ce jugement. Tel est le commencement et la fin de la justice. Et si le riche prétend, une fois pour toutes, mettre un terme à la revendication du pauvre, si le fort prétend mettre, une fois pour toutes, un terme à la protestation du vaincu, si toutes les cartes ne sont pas étalées au grand jour sur la table où se signent les contrats, nous sa-vons tous, et même le riche et le fort, et même le tricheur le savent, que c'est là injustice et tyrannie et qu'il n'y a point au monde d'autre injustice ou d'autre tyrannie que celle-là. Dire à la justice : tu n'iras pas au-delà, ou le penser sans le dire, c'est aussitôt nier la justice en son cœur et tuer la justice parmi les hommes. Il n'y a pas de justice sans la volonté d'aller jusqu'où la justice l'exi-gera, car elle est, dans l'ordre des relations humaines, ce au-delà de quoi il n'y a plus de valeur. Ainsi la justice n'est jamais faite, mais toujours à faire, même s'il faut risquer, même s'il faut s'aventurer. La justice est ce pourquoi il n'y a ni race privilégiée ou maudite, ni milieu favorable ou hostile, ni moment opportun ou importun. Ce qui compte, disait Lucien Herr à Barrès, ce n'est pas ce qu'un homme a dans le sang, c'est ce qu'il a dans l'esprit et ce qu'il veut faire. J'entends bien que la science semble se récrier et que sans tomber dans le matérialisme à la fois naïf et grossier qui fut celui de Taine qui se flattait d'expliquer la pensée comme un résidu de réaction chimique, le laboratoire ou la statistique prétendent avertir le philosophe de ramener le Verbe à la Chair et la société à un jeu de forces. C'est vouloir que l'intelligence soit un produit de l'univers, et la justice une résultante d'intérêts. Si le philosophe tient inlassablement pour l'indépendance de la pensée ce n'est pas parce qu'el-le est sa raison d'être et en quelque sorte son gagne-pain, c'est parce qu'elle est, absolument parlant, l'unique raison d'être. On comprend alors que l'on puisse tenir à la justice non parce qu'elle est la raison d'être d'une race, d'un milieu, d'un moment, mais parce qu'elle est, humainement parlant, la seule raison d'être. Voilà ce qu'il y a plus de deux mille ans Socrate disait, en d'autres termes, aux premiers champions de la race, du milieu et du moment, aux Gorgias aux Calliclès, et ce que les politiques d'alors ne voulurent pas comprendre. Anytos était pourtant l'un des dirigeants de la démocratie. Mais tout pouvoir corrompt tout dirigeant. C'est sans doute pourquoi les politiques présents et à venir ne comprendront pas mieux. On ne pourra cependant pas faire que la parole de Socrate ne retentisse inlassablement. 

Telles sont, mes amis, les quelques considérations parfaitement inactuelles que vous propose un discours voué par l'usage à de plus divertissantes exhortations. C'est qu'il me paraît y avoir du mépris à l'égard des hommes dans ce qu'on appelle l'indulgence ou l'optimisme ou dans la plupart des buts que l'on veut assigner à notre activité. On veut que la justice s'accorde avec l'intérêt comme si l'homme était incapable de vouloir la justice par et pour elle-même, comme si le droit était une amère purge qu'il faut tempérer d'un plaisir. Il est évidemment paternel et philanthropique, croit-on, de présenter d'abord la douceur aux hommes-enfants. L'inconvénient, et le seul, c'est qu'on n'aille pas souvent plus loin et que l'on veuille pousser la philanthropie jusqu'à dispenser de la médecine. C'est prendre l'homme par le bas, et cela n'est pas la justice, aussi vrai que le ventre ne saurait être la tête. Benjamin Constant disait : « Prions l'autorité de rester dans ses limites. Qu'elle se borne à être juste et nous nous chargeons d'être heureux ». Je crois que c'est là parler en homme, et je le crois parce qu'au fond la suprême valeur pour un être capable, comme l'est l'homme, de mettre en doute la valeur des faits, ce n'est ni l'agréable, ni l'utile, mais le juste. C'est là ce qui étonne toujours et irrite parfois tous ceux qui sont plus pressés de parler que de penser et qui en-tendent avec stupeur les hommes refuser fermement les présents qu'ils estiment devoir leur faire. Prospérité d'abord ? Non, mais d'abord justice. Sécurité d'abord ? Non, mais d'abord justice. Cette protestation n'est pas près de cesser. 

Un théologien respectable, le père Gratry, à qui l'on demandait comment il pensait que l'humanité finirait, eut cette réponse énergique : « Elle finira comme elle pourra ». J'accorde que si l'on considère l'humanité comme l'une des espèces animales qui peuplent la planète terre, il est vain de se demander quelle fin elle fera et à quel degré de température seront portés, par le heurt de quelque comète apocalyptique, les éléments chimiques de notre protoplasma volatilisé, rendant scientifiquement aléatoire la recomposition spontanée des édifices colloïdaux en vue d'une hypothétique résurrection des corps. Que si, au contraire, l'on considère l'humanité comme pensante, la question de fait devient une question de droit et il s'agit dès lors de savoir si l'humanité a un droit de regard sur son avenir ou plutôt, car l'avenir n'est pas tracé d'avance, mais à construire un peu chaque jour, si l'humanité a le devoir de se faire sa destinée. Il y a à cette question deux réponses possibles entre lesquelles, s'il vous plaît, vous aurez à choisir. Vous pouvez dire avec un proverbe italien dont Dickens a montré les inhumaines applications dans un roman sublime qui a nom Les Temps difficiles : « Ce qui sera, sera », ou bien vous pouvez dire avec Jules Lagneau, contre tous ceux dont l'idéalisme fatigué revient à se ranger au parti du plus fort : « Ce qui méritera d'être, sera ». Sachez à l'avance que si vous choisissez le second parti, ceux qui s'appellent, par une orgueilleuse humilité, des réalistes vous réfuteront en disant qu'il faut vivre. Si vous perdez la foi en la valeur de vos idées claires, vous hurlerez avec les loups, répétant à votre tour qu'il faut vivre. Si vous avez de la mémoire, vous vous souviendrez de ce que dit Kant, que quand la justice disparaît il n'y a plus rien qui puisse donner une valeur à la vie des hommes sur la terre. Si vous avez du jugement, vous expliquerez que vivre n'est pas le fait de l'homme, mais de l'animal aussi bien, et qu'à l'homme seul il appartient indestructiblement de justifier la vie. Enfin vous saurez dire qu'au lieu d'accommoder, comme on dit, la justice à l'expérience, il faut élever l'expérience humaine jusqu'à la justice, car c'est le seul moyen de ne pas perdre la justice de vue. C'est à vous de savoir si vous devez regretter que Socrate ait fait, comme l'a dit Cicéron, descendre la philosophie du ciel sur la terre. 

Charleville, lycée Chanzy, 12 juillet 1930