progrès

L'état de la société

Ce court texte, dont nous ignorons la date de rédaction, s’intitule chez  Jacques Muglioni « Le lycée et la vie ».  

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Notre société a-t-elle assez de liberté pour prendre quelque recul, pour se séparer de  soi en pensée afin peut-être d’entrevoir ses propres limites, de soupçonner la partialité de ses  attachements et de ses choix ? N’a-t-elle pas horreur, encore plus que toute autre époque  depuis longtemps condamnée par l’histoire, de mettre en question les présupposés qui entretiennent son enfermement? L’histoire a montré plus d’une fois que ce sont les époques perdues qui sont les dernières à reconnaître dans leur présent même les signes qui pourraient  bien annoncer leur fin. 

Que la prospérité d’une entreprise ait désormais pour condition ou pour effet la raréfaction des emplois, que les acquis les plus spectaculaires du progrès aient pour conséquence la régression du travail humain, que les maux résultant de ce qui passe pour être la libéralisation des mœurs soient à la charge de la Sécurité sociale, et choses semblables, voilà qui ne  suscite aucune interrogation dans les journaux réputés les plus sérieux et les mieux informés. C’est qu’il est exclu, même pour expliquer les maux les plus actuels et les plus redoutés, d’évoquer les habitudes et les préjugés qui entretiennent la vie du présent. On ne peut que  continuer à piller les ressources de la techno-science pour faire croire qu’on n’arrête pas le  progrès ! On parle et on agit comme si toutes les questions posées étaient de nature technique ou de l’ordre de la gestion. L’oubli ou le refus de la règle abandonne l’enfant à sa turbulence et  si, par malheur, il tombe par la fenêtre, on porte plainte parce que les secours n’ont pas été  assez prompts. 

Notre époque a pourtant vu s’effondrer des systèmes entiers qui avaient assez longtemps entretenu l’enthousiasme le plus aveugle. La question est donc de savoir pourquoi elle ne paraît tenir aucun compte des leçons d’un présent pourtant peu avare d’enseignements.  Car depuis que les doctrines qui prétendaient contester le présent jusque dans ses fondements  ont perdu tout crédit, il n’y a plus ni opposition ni contestation. Le jeu dérisoire des partis qui  vont parfois jusqu’à échanger leurs programmes atteste assez qu’on refuse de penser. Et surtout on refuse avec horreur l’idée la plus ancienne : penser, c’est toujours penser contre son  temps. On ne sauve le présent qu’à la condition de le juger. Mais c’est se juger soi-même. Et ce  courage peut longtemps manquer.