Freud

Alain et Freud : comparaison n'est pas raison

Cet article dont le tapuscrit est daté de février 1992 a été écrit afin d’être inséré dans le Post-scriptum des actes de la journée de rencontres Alain-Freud du 24 novembre 1990 organisée par l’Institut Alain à l’hôtel de ville du Vésinet. Le titre original en était : « Comparaison n'est pas raison ». Nous l’avons modifié pour plus de clarté. 

Texte publié dans Alain - Freud. Essai pour mesurer un déplacement anthropologique, Institut Alain, 1992, actes de la journée de rencontres Alain-Freud du 24 novembre 1990 à l’hôtel de ville du Vésinet, pages 180-182.

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Peut-être la seule question qui demeure est-elle de savoir à quelle condition il est légitime de comparer deux auteurs. Alain n’était pas docteur. Est-il alors permis de rapprocher ou d’opposer celui qui se veut clinicien de l’âme et celui qui ne cesse d’être professeur jusque dans ses écrits ? Car on peut toujours trouver des points de comparaison, par exemple en confrontant deux listes lexicales. Mais c’est un procédé mécanique qui fait paraître les occurrences sans toucher pour autant au sens des œuvres. Alain est inaccessible à l’érudit. Freud, je ne sais pas. La pertinence, si elle existe, de leur confrontation ne peut s’offrir qu’au lecteur assidu et vraiment philosophe.

Alain, on le sait, reprend volontiers la maxime préférée de Comte : « régler le dedans sur le dehors ». Comme le dedans c’est tout ce que l’on veut, il est ainsi parfaitement juge de son rapport avec Freud et tous ceux qui contreviennent à la loi encyclopédique en imaginant entre le monde et l’homme une subjectivité digne de nos soins, des soins mêmes de la science et de ce qu’elle promet, l’art d’aménager et de corriger. La question n’est donc pas de savoir s’il y a compatibilité ou non entre des théories et finalement, s’agissant de l’indémontrable, entre des manières de voir. Elle est bien plutôt de savoir si le projet d’une telle confrontation est pertinent. On se demandera alors ce qu’en enseignant et en écrivant le philosophe voulait faire qui sans doute n’est jamais entré dans le projet de Freud, ou de Piaget qu’on aime encore citer. Et si ces deux auteurs ont eu un succès incomparable en leur temps et au-delà de leur temps à la différence d’Alain, ne faut-il pas en chercher la raison dans ce que notre siècle attend et que précisément le simple philosophe ne pouvait promettre. 

Car Alain n’est pas moderne, du moins au sens actuel, en ce qu’il refuse de se jeter dans les nouveautés comme si elles étaient des cadeaux toujours bons à prendre. On sait qu’il ne suit pas les commentateurs d’Einstein qui entendaient tirer une rente interminable d’un capital qu’ils se gardaient d’exposer en plein jour. Plus encore il ne se laisse jamais circonvenir par les charmes d’une scientificité nouvelle, celle des sciences, toujours annoncées, qui prétendent traiter de l’homme en lieu et place de la philosophie. Que la psychanalyse veuille prétendre à la scientificité n’est précisément pas fait pour le rassurer. Il est trop proche de Comte pour estimer que la psychologie puisse être une science et même avoir un semblant d’objet. Nous voulons dire que la divergence des démarches et des pensées fondatrices rend tout à fait aléatoires des rencontres d’apparence, comme celles par exemple qui toucheraient à l’interprétation des mythes et des fables. L’herméneutique d’Alain est sans hermétisme : quand le sens nous échappe, il n’appartient qu’à nous de le retrouver par lecture et médiation. La connaissance de soi ne résulte pas d’une cure, mais d’un enseignement et d’une réflexion.

Mais surtout Alain sait toujours préserver cette part de matérialisme, qui est à l’opposé de la superstition scientiste, car son unique fin est de nous rendre la maîtrise de soi. S’il n’est pas la meilleure philosophie, il est au moins un recours pour l’esprit et qui sauve l’esprit. L’on peut ainsi comprendre que la clinique soit d’essence somatique : quand elle prétend à l’âme, elle n’est plus qu’une perversion de la médecine. Donc s’agissant de l’âme et non pas du corps, le philosophe refuse le clinicien qui nécessairement doit faire du sujet une chose et conclure ainsi à l’inconscient, ce qui n’est pas seulement une erreur mais une faute Or ce qu’on nomme névrose, ou bien c’est le corps et il faut agir en conséquence par médication ; ou bien cela relève de l’éducation, des mœurs, de la maîtrise de soi. Certes Descartes nous apprend que l’unité substantielle de l’âme et du corps rend difficile de démêler ce qui appartient à l’une et ce qui relève de l’autre. Pourtant la médecine et la morale, qui achèvent l’arbre de la connaissance, ne doivent pas se confondre. On ne médicalise pas l’esprit.

Entre Alain et Freud la méconnaissance mutuelle n’est donc pas accidentelle. Leurs chemins ne peuvent même pas se croiser. Ils ne parlaient pas de la même chose et l’homme, pour l’un et l’autre, n’habite pas la même planète. Sartre est plus proche de Freud quand il veut sauver l’inconscient par la mauvaise foi. Alain estime que toute psychologie fait l’économie de la volonté, et même qu’on ne l’invente jamais qu’à cette fin. Se complaire à soi conduit à l’idolâtrie du corps. Qu’il examine son semblable ou soi-même, nul n’a le droit de dire : c’est ainsi. Le pessimisme spéculatif appelle impérieusement un optimisme pratique qui est l’âme même de l’éducation. On a ainsi d’un côté une pédagogie toujours portée à dire : les enfants aujourd’hui sont ainsi et il faut les prendre comme ils sont ; à l’opposé celle qui n’en veut rien croire, qui refuse de sacraliser l’enfance en tant que telle et par cette attention indiscrète de perpétuer l’enfance dans l’enfant. Les psychologues s’attardent interminablement sur ce qui ne mérite pas attention. Au plus petit enfant, il faut savoir dire : tu es grand !

L’œuvre d’Alain développe de part en part une philosophie pratique. Et il pense toujours, s’agissant de l’homme, dans l’enfant aussi bien : qui n’en croit que ses yeux n’a ni foi ni loi. C’est pourquoi la scientificité est renvoyée vers les astres où d’ailleurs elle a très bien réussi. Quant à l’humanité, elle n’est pas donnée : elle est à faire.